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Les vignerons face au changement climatique

Les vignerons et le changement climatique, résilience

Impact du changement climatique, conséquences sur les vignobles et adaptation de la viticulture

Par Sophie Roulé, experte en vins et fondatrice de Involuté

Les vignerons face au changement climatique, état des lieux

Jacques  Puisais disait avec force :

 

« Le vin doit avoir la gueule de l’endroit et les tripes de l’homme qui l’a fait… Au fond du verre, je veux retrouver le paysage du lieu où je suis. »

 

Cette citation, bien connue des amateurs de vins de lieux, m’amène cependant et de manière immanquable à une réflexion : avec en toile de fond le changement climatique, le paysage, qui façonne en grande partie le vin de lieu, évolue, faisant ainsi par là-même évoluer le vin que j’ai dans mon verre. Aussi, cette citation de Jacques Puisais est-elle encore valable, dans le contexte d’évolution climatique que nous connaissons ?

 

Je peux en d'autres termes poser la question ainsi : comment les vignerons – adeptes du vin de lieu, font-ils pour nous régaler de leurs vins, dans un tel contexte climatique ? Car en effet, le climat et ses vicissitudes impactent la vigne et par là-même le vin.

 

Tel est l’objet de ce nouvel article, dont les propos reposent en grande partie sur les 4 premiers numéros de la revue spécialisée Les Vignes Chaudes*, dont je suis l’heureuse fondatrice et rédactrice en chef.

 

*Les Vignes Chaudes, la revue de la vigne, du vin et du climat.

 

Vignes enherbées Château Cazebonne
Vignes enherbées au Château Cazebonne

L'impact du changement climatique en France

Avant de voir la manière dont les vignerons accompagnent le changement climatique et l’intègrent dans leur façon d’appréhender le travail de la vigne, il s’agit de faire le point sur l’impact du changement climatique en France.

 

Jessica Vial, docteure en climatologie et intervenante pour la revue Les Vignes Chaudes, nous rappelle les éléments suivants : 

 

Nous constatons une augmentation de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur depuis les années 50. Ainsi, près de la moitié des 46 canicules recensées entre 1947 et 2023 ont eu lieu après 2020. En outre, le seuil des 40°C a été franchi 13 fois depuis 2000, contre 1 fois par an entre 1950 et 1999. Ces données indiquent bien un réchauffement global, qui décale l’ensemble des températures vers des valeurs plus élevées. **

 

En complément de ceci, Jessica Vial note une accentuation de la variabilité climatique d’une année sur l’autre et au sein d’une même année, notamment au niveau de l’hydrologie. Ainsi sont constatées des précipitations extrêmes au sein d’une même année, également un nombre de jours sans pluie accru, augmentant ainsi le nombre de sécheresse qui a doublé depuis les années 60.

 

**Source Les Vignes Chaudes #1 page 9

 

Étant et vigne au Château Jean Faure
Vigne et étang au Château Jean Faure

Les conséquences du changement climatique sur le vignoble en France

Le vignoble français dans son intégralité est impacté. Les conséquences pour celui-ci sont multiples : 

 

Tout d’abord le vignoble fait face à une hausse des températures moyennes, doublée d’une augmentation des épisodes climatiques extrêmes, tels que canicules, grêles, gels, inondations ou encore feux. Les médias se font l’écho, au fil des ans, de ces incidents climatiques nombreux, feux dans le Roussillon, gel notamment dans les vignobles septentrionaux, épisodes caniculaires réguliers.

 

En outre, le vignoble fait face en France à une plus grande variabilité pluviométrique. Le Roussillon, qui a enduré des années de sécheresse, a ainsi vécu récemment de terribles épisodes de pluies.

 

À noter également, le décalage du cycle végétatif de la vigne. Les vignerons partagent leur expérience des vendanges, qui se trouvent décalées en moyenne de 3 semaines. À la faveur d’hivers doux et de printemps précoces, la vigne commence son cycle végétatif plus tôt, la rendant de manière mécanique plus sensible au gel.

 

Ce décalage du cycle végétatif a également une incidence sur le déséquilibre chimique et par là-même organoleptique des vins, les degrés d’alcool augmentent, les arômes penchent vers une aromatique plus confiturée, maturée, alors que les acidités baissent dans le même temps.

 

De plus, les sécheresses amènent un stress hydrique, impactant de manière négative les rendements, tout comme les accidents climatiques récurrents, tels que le gel, la grêle ou encore le feu, qui peuvent dans les cas les plus extrêmes, détruire tout ou en partie les récoltes. Les domaines sont en conséquence en risque financier accru.

 

Enfin et non des moindres, la chaleur s’accompagne dans maints vignobles d’humidité, faisant ainsi croître la pression des maladies cryptogamiques, je peux ici citer le mildiou, ou encore l’oïdium pour les plus connus, qui elles aussi peuvent impacter tout ou en partie les récoltes.

 

Enherbement Château Terrasson
Enherbement au Château Terrasson

Le cépage comme réponse au changement climatique dans les vignes

Face à cela, et à force de pérégrinations dans les vignes, j’ai noté une formidable résilience de la part de vignerons, qui, loin de se laisser abattre, font au contraire preuve d’une énergie positive sans borne, afin d’accompagner leurs terroirs dans ce contexte climatique chahuté.

 

L’un des leviers d’action pour les vignerons réside dans la viticulture, et c’est cet aspect que je vais détailler dans cet article. 

 

Les cépages peuvent être une première réponse au changement climatique constaté dans les vignobles. Ils peuvent être repensés, en privilégiant certains cépages admis dans les Appellations, et pourtant moins usités. Prenons le cas de la Champagne, dont l’encépagement majoritaire est composé du trio Chardonnay, Pinot Noir et Meunier. La maison Laherte Frères propose une cuvée nommée Les 7 composée des sept cépages historiques, à savoir outre les 3 premiers cépages cités, des quatre autres : Arbanne, Petit Meslier, Pinot Gris et Pinot Blanc. 

 

Ces cépages admis dans les Appellations peuvent également être complétés d’autres cépages, dits « oubliés » ou « modestes ». Ces cépages font l’objet d’une association (Les Cépages Modestes) très dynamique, qui a à cœur de les réhabiliter. Château Cazebonne, qui fait partie de cette association, est également fer de lance de la réintroduction des cépages modestes dans l’Appellation Bordeaux, et travaille ainsi sur son Terroir plusieurs dizaines de ces cépages. Car Jurançon Noir ou Bouchalès, pour ne citer qu’eux, peuvent faire respectivement preuve de grande résistance face aux maladies cryptogamiques, ou garder de belles acidités même en période de sécheresse. À noter toutefois que le fait de pouvoir à nouveau travailler ces cépages ne signifie pas pour autant de pouvoir faire entrer ces vins en vins d’Appellation. Ces cuvées se trouvent ainsi classées en Vin de France, ce qui ne va pas sans poser notamment des difficultés au niveau de leur commercialisation. 

 

Repenser les cépages peut également signifier travailler de nouveaux cépages, et de citer les ResDur, ces nouveaux cépages résistants, tel le Voltis en Champagne, à la résistance accrue face aux maladies cryptogamiques. 

 

Une autre piste côté cépage est l’introduction de cépages étrangers, ou encore l’implantation de cépages méridionaux dans des terroirs plus septentrionaux. L’introduction de cépages espagnols, notamment, est à l’étude à Bordeaux, alors que Grenache ou encore Syrah sont en réflexion au sein de l’emblématique domaine Marcel Deiss en Alsace. 

 

Ici encore, pour ces cépages oubliés, nouveaux, étrangers ou en provenance d’autres régions, la route est longue et difficile pour les voir introduits de manière officielle dans les Appellations, dont les cahiers des charges, rigides, évoluent très lentement… lorsqu’ils évoluent.

 

Cépage modeste et sol à Château Cazebonne
Cépage modeste et sol à Château Cazebonne

Les nouveaux terroirs comme réponse face au changement climatique

Dans ce contexte climatique chahuté, le vignoble peut également évoluer et ré investir des contrées qui avaient vu disparaitre par le passé les vignes. 

 

Bretagne, Normandie, Nord de la France, Ile-de-France sont autant de terroirs qui se voient à nouveau autorisés à produire du vin et à le commercialiser. Nombre de domaines voient le jours et se développent, les appellations se structurent, changeant ainsi le visage viticole de la France. En Ile-de-France, les Côteaux du Montguichet ou encore le Domaine La Bouche du Roi font partie de cette nouvelle donne viticole. 

 

Une autre réponse au changement climatique est de réinvestir des terroirs dans les aires d’appellations, dont se détournaient en partie les vignerons encore il y a peu. Les parcelles situées sur les versants Nord ou en altitude par exemple, sur lesquels les raisins avaient peine à murir il y a encore quelques années, retrouvent un regain d’intérêt à la faveur du réchauffement climatique. Je peux ainsi citer les Hautes-Côtes en Bourgogne.

 

Dégustation de Château Jean Faure
Dégustation au Château Jean Faure

Repenser le travail des sols, autre réponse au changement climatique dans les vignes

Les vignerons peuvent également par leurs travaux sur les sols, trouver une réponse à l’évolution climatique. L’un des enjeux du climat est l’accès à la ressource en eau. En période de sécheresse, l’enjeu pour la plante est l’accès à l’eau. En incitant les racines de la vigne à plonger profondément dans le sol, le vigneron va lui permettre d’accéder bien souvent à une réserve hydrologique. Et cela est d’autant plus vrai dans les terroirs argileux, l’argile agissant comme une véritable éponge, qui se gonfle d’eau en période de pluie, et la restitue en période sèche. Comment le vigneron incite-t-il la vigne à plonger ses racines dans le sol ? Par un travail sur le long terme de la conduite de la vigne, exempt de labours profondes et de chimie, notamment. ***

 

Le vigneron a également un autre levier d’action, qui est l’enherbement, cet espace de végétation laissé entre les rangs. Alors que par le passé les labours étaient de mise, l’enherbement est ainsi privilégié dans maints domaines. Cet enherbement peut être naturel ou fait de semis, et agit selon la manière dont il est travaillé sur la vigne, comme une climatisation. Les années sèches, cet espace végétal garde l’humidité du sol, et les années humides, il joue le rôle de pompe à eau en permettant l’évaporation de l’humidité. Cela induit un travail de conduite de cet enherbement de la part du vigneron.

 

*** Source Les Vignes Chaudes #2 Château Jean Faure

 

Rouleau Faca au Château Terrasson
Rouleau Faca au Château Terrasson

L'agroforesterie et autres pratiques dans les vignes

Autre pratique viticole qui agit également sur la réserve en eau des sols, l’agroforesterie****. Cette pratique est inspirée du système forestier, et repose sur 3 piliers : la culture de la haie, de l’arbre et du couvert végétal (ou enherbement). Cette pratique s’accompagne d’un retour de la biodiversité, visible et invisible. Elle induit également la culture d’un couvert végétal, qui nourrit le sol. Les haies et les arbres quant à eux rafraichissent l’atmosphère, et permet un réseau racinaire densifié.

 

Au final, cette pratique optimise notamment la gestion de la réserve en eau dans les sols, la vigne est moins sensible aux épisodes de sécheresse.

 

D’autres gestes viticoles ont évolué, tel que l’effeuillage. Encore systématique il y a quelques années, les vignerons réfléchissent plus ces gestes, en fonction des cépages, des années, des expositions et orientations des parcelles. Cela leur permet de mieux gérer les maladies cryptogamiques et selon les millésimes, d’améliorer l’ensoleillement ou d’amener de l’ombre, selon que les années sont pluvieuses ou ensoleillées et sèches.

 

****Source Les Vignes Chaudes #3 Château Anthonic

 

L'agroforesterie par Château Anthonic
L'agroforesterie par Château Anthonic

L'impact de ces pratiques viticoles sur le vin

Ces pratiquent nouvelles ou héritées des anciens, remises sur le devant de la scène par beaucoup de domaines, ont au final un impact positif sur le vin. Nous avons vu que le changement climatique bouleverse les équilibres dans les vins, en entrainant une baisse de leur acidité, une hausse de leur taux d’alcool et des aromatiques plus évoluées, plus compotées, plus riches. 

 

L’objectif pour les vignerons, par l’adoption de ces gestes au niveau de la viticulture, est de contrer la baisse voire la ruine de leur rendement, mais également de préserver l’équilibre de leurs vins. 

 

 

Cet article n'a pas la prétention, en quelques lignes, de dresser un état complet des pratiques viticoles déployées par les domaines et les vignerons. Il met en lumières quelques pistes, qui seront complétées d'ici à quelques semaines par un nouvel article de blog, largement inspiré des travaux Les Vignes Chaudes.

 

Fondatrice de la revue, experte en vins, j'ai développé une conférence sur le sujet de la vigne, du vin et du climat, de la résilience des domaines et des vignerons. Vous souhaitez en savoir plus sur cette conférence ?